jeudi 4 décembre 2025

Un petit plus à l'est...

 Un petit peu à l'est de Bula, qui papillonne autour de la Guadeloupe, l'hiver s'installe sur le domicile conjugal (et moi, j'aime l'hiver). Samedi, mon mari quittera son navire et son statut d'équipier pour retrouver son poste de Capitaine du fringant Oop-pop-sh'bam, dont on ne connaît toujours pas l'étanchéité depuis les dernières réparations, et revenir à ses collines mamelonnées. Il sera aussi remis au boulot, et plus vite que ça.

 
Colline mamelonnée de notre tranquille région.

Quant à moi, il va falloir que je réapprenne à dormir avec une créature vivante à mes côtés (mince, alors !).

Pour fêter ça, j'ai inauguré mardi soir le vol plané de sanglier sur départementale, de nuit (ma voiture a servi de propulseur). La tranquillité n'est pas de mise en ce mois de décembre.

L'aventure étant pour ainsi dire terminée, je clos temporairement ce blog qui rouvrira ses volets en 2028, à l'occasion du Vendée Globe Challenge, si le monde est resté monde - mais si l'on fait abstraction des égarements de mes semblables, je n'ai aucun doute sur l'immuabilité de la mer, donc tous les espoirs sont permis.

Merci d'avoir pris un peu de temps pour lire ce journal du voyage d'un autre. Amitiés à Philippe, messager du presque quotidien, que j'espère bien rencontrer un jour. 

A plus tard... 

mercredi 3 décembre 2025

L'alcool sur l'eau, est-ce contre-nature ?

 

L'eau a toujours été un problème sur un bateau. Je parle de l'eau potable, non de la déferlante qui s'abat sur votre ciré, le cockpit et votre couchette si vous avez omis de fermer le panneau de pont. Il nous arrive régulièrement d'être abordés par des propriétaires de yacht qui s'inquiètent de l'autonomie en eau d'Oop-pop-sh'bam et de notre état d'hydratation : c'est dire si, même à notre époque d'abondance, de nourrices souples et de bouteilles en PET, la question de l'eau reste cruciale en navigation, au point de traumatiser par procuration nos voisins de mouillage.

Faisons un saut de puce dans un passé pas si lointain que ça (je pense qu'à 90 ans, si la bonne nature me prête vie, forme et système nerveux central opérationnel jusque là, j'aurais l'impression que l'homme de Néanderthal était mon grand-père). 

Nous sommes en 1519. Fernando de Magellan a envoyé paître le souverain du Portugal et s'est vendu à la couronne d'Espagne, à qui il a promis d'offrir un trésor : le clou de girofle, qui ne pousse à l'époque que sur l'archipel des Moluques, situé à l'est de l'Indonésie. L'affaire est de taille, car les pays occidentaux bénéficiant d'une ouverture vers la mer n'ont pas attendu longtemps, après que Christophe Colomb leur a signalé qu'un nouveau continent totalement vierge leur faisait les yeux doux un plus à l'ouest, pour se partager le globe. L'Espagne et le Portugal ont coupé la poire en deux (leurs rivaux du Nord faisaient sans doute la même chose au même moment, mais un mépris royal est toujours de bon aloi). Les Moluques sont pile-poil au milieu de la ligne de démarcation, ça promet une belle bataille de chiffonniers, mais pas de panique : Fernando va arranger le coup, et pour cela, il décide de trouver une route en "merritoire" espagnol - donc une route ouest vers les îles convoitées, ce qui revient à appareiller pour l'inconnu. L'Espagne lui octroie une flotte de cinq navires, de manière officielle donc bien documentée, en particulier en comptabilité parce qu'on ne rigolait pas avec l'argent public, à cette époque. Nous savons donc absolument tout sur ce que Magellan a fait embarquer sur ses cinq navires d'environ 60 pieds. Et dans le lot, ben il n'y a pas d'eau. Parce que l'eau, ça croupit, surtout si on en embarque pour plusieurs mois. Et donc, parmi les tonneaux de farine, de câpres et de vinaigre, on trouve un litre de vin par personne et par jour, prévus pour deux ans de voyage. Soit 173 000 litres de bibine, donc environ 34 mètres cubes par bateau. Ne me demandez pas comment tout ce bazar a été rangé dans les navires à moi qui ne sait pas où donner de la tête pour deux semaines de navigation avec Oop-pop-sh'bam (en revanche, une fois le carré ordonné, les coffres emplis et les couchettes préparées, je peux vous dire que je suis intraitable sur le rangement en cours de croisière).

On aura compris que le vin présentait le gros avantage de ne pas pourrir, permettant de ce fait une hydratation de l'équipage en limitant les risques septiques. Mais le bénéfice de sa consommation ne s'arrêtait pas là : les historiens évoquent aussi un avantage non négligeable pour le commandement, qui aurait résidé dans le fait que le vin mettait les marins dans un état propice au travail, car il était considéré comme énergisant (le fantasme perdure) et surtout permettait une sorte de soumission chimique aux dures règles de la marine.

 

J'ai un petit doute, quand même. Pour obtenir une soumission chimique de la part de gaillards tels que les matelots de Magellan, il fallait à mon avis plus d'un litre de vin par jour, et eût-ce été de la gnôle, l'état requis pour la soumission aurait été incompatible avec une harmonieuse vie à bord et le travail attendu. Toujours est-il que l'alcool en mer est demeuré une institution pendant quelques siècles, d'une part parce qu'il empêchait en partie le développement des maladies infectieuses (on l'a d'ailleurs fait macérer avec des plantes médicinales), d'autre part pour son effet nourrissant (dans le cas de la bière). Le grog est né de cette tradition, dans la Royal Navy, l'adjonction de citron permettant de lutter contre le scorbut. Je ne vous fais pas de dessin, les abus furent plus que fréquents et l'alcoolisme installé devint une calamité contre laquelle les pirates (pas fous) furent parmi les premiers à lutter, jusqu'à ce que des institutions comme la Royal Navy mette fin à la distribution de rhum à bord... en 1970.

Conclusion musicale (très à propos, mais pas très Metoo)

 

mardi 2 décembre 2025

Sources d'ennui en navigation (4) : homme libre, toujours tu chériras les femmes.

 Si vous lisez attentivement ce blog, vous avez dû saisir depuis longtemps que le monde de la mer est traditionnellement un monde d'hommes. Il n'est pas à proprement parler misogyne, puisque les femmes y sont valorisées, en tant que reproductrices respectées et porteuses d'une descendance maritime, figures tutélaires et protectrices (quand elles le veulent bien), îlots salvateurs où mouiller après la tempête et loin de sa famille (1), blanchisseuses émérites de vareuses et pourvoyeuses de l'ordinaire quand revient le marin à terre (message personnel à qui de droit : pour le blanchissage, dans la mesure où je me suis fadé tes cottes et tes gilets au fumet contestable, je décline celui de ton maillot de bain et de tes chemises hawaïennes. Zygielle a parlé).

 

Or donc, répétons-le encore et toujours à des fins prophylactiques : une femme sur un bateau, ça porte malheur. Oop-pop-sh'bam a tout de même démâté alors que j'étais son équipière. Et la quille de la Sirène, Attalia de location, a percuté un haut fond à l'entrée de Port Bourgenay alors que son équipage comportait trois femmes (2). Si ce ne sont pas des preuves, que sont-ce ? 

Penchons-nous sur l'origine de telles sornettes l'histoire de ce diagnostic nautique, qui résulte à la fois de siècles d'observations et de la plus pure sérendipité. La sérendipité procède de l'intuition articulée chère à Jean Piaget : une découverte n'est jamais aussi fortuite qu'on voudrait nous le faire croire et ne peut être faite que si nous sommes cognitivement armés pour cela, en raison de nos expériences passées. En l'occurrence, il n'est pas si étonnant que ça que les femmes attirent la poisse sur un navire quand on a vu depuis le jardin d'Eden à quel point leur fréquentation était délétère, même sur le plancher des vaches. Ce n'est pas moi qui le dit (c'est la science).

La vérité n'a bien sûr rien à voir avec le mauvais œil flottant sur le navire dans le sillage des créatures du beau sexe embarquées inconsidérément, mais doit tout à celui, concupiscent, d'un équipage ignorant du bromure et soumis à la frustration sexuelle inhérente aux longs trajets sans escale dans une promiscuité malsaine (je ne veux RIEN savoir de ce qui se passe sur Bula). Et comme d'habitude, quand le mâle se montre incapable de contrôler le tumulte de ses hormones, c'est sur la boucle de cheveux, la rondeur parfumée ou l'œil de biche que s'exerce la sanction.

C'est ainsi qu'il a fallu d'innombrables siècles et des ruses de sioux pour que les femmes trouvent leur place en mer. Pourtant, et malgré le poids des insanités propagées par Homère (ce vieux réac, bis repetita), qui relègue la vertu au foyer et parsème l'Odyssée de funestes tentatrices (qui jamais ne monteront sur le navire, Ulysse n'étant pas né de la dernière pluie), l'Antiquité grecque nous avait déjà offert une figure féminine aux traits oubliés mais dont les exploits nous sont parvenus grâce à Hérodote : Artémise d'Halicarnasse, reine de la cité et commandante de cinq vaisseaux pendant la bataille de Salamine, en -480 avant J.C. 


Ulysse et les sirènes, tableau d'Herbert James Draper (1909) 

 Artémise est l'ancêtre de toute les baroudeuses des mers qui, d'Anne Bonny à Samantha Davies, peuplent les océans l'air de rien sans que la foudre s'abatte sur elles, que le Kraken ne les débusque ou que les fonds marins ne remontent fielleusement sous leur quille, à l'entrée de Port Bourgenay. 

(1) Facile, je sais. 
(2) A ceux qui voudraient des détails, je conseille de s'en enquérir auprès du skipper du navire lors de cet épisode, qui n'était autre que mon malheureux mari soumis à une mauvaise fortune d'origine femelle. 

lundi 1 décembre 2025

Bula est à quai...

 Bula est enfin arrivé en Guadeloupe, comme le prouve le rond rose ci-dessous :

 

 Je m'amuse à imaginer l'équipage titubant sur les pontons, non en raison de leur consommation excessive de spiritueux pendant sa longue traversée (quoique), mais parce que, miroir logique des mésaventures du terrien embarquant sur un navire, le marin souffre du mal de terre.

Le mal de terre peut être terrible, surtout pour moi pour le matelot sujet au mal de mer. La moindre île apparaît, vu de l'eau, comme une planche de salut, mais non. A peine à quai, les pieds plantés sur la pierre ou le gazon, l'équipier naupathe subit un nouveau vertige et de nouvelles nausées, et le monde se met à danser avec autant de constance que sur l'océan. Et ça dure, je vous le promets, parfois plusieurs jours. Vous tomberez donc, lecteurs naïfs tentés par la voile, de Charybde en Scylla : le mieux est de ne pas commencer (après tout, la montagne est belle). 

Que l'équipage de Bula profite de ses quelques journées guadeloupéennes et tangue gaiement de tavernes en paillotes  !