L'eau a toujours été un problème sur un bateau. Je parle de l'eau potable, non de la déferlante qui s'abat sur votre ciré, le cockpit et votre couchette si vous avez omis de fermer le panneau de pont. Il nous arrive régulièrement d'être abordés par des propriétaires de yacht qui s'inquiètent de l'autonomie en eau d'Oop-pop-sh'bam et de notre état d'hydratation : c'est dire si, même à notre époque d'abondance, de nourrices souples et de bouteilles en PET, la question de l'eau reste cruciale en navigation, au point de traumatiser par procuration nos voisins de mouillage.
Faisons un saut de puce dans un passé pas si lointain que ça (je pense qu'à 90 ans, si la bonne nature me prête vie, forme et système nerveux central opérationnel jusque là, j'aurais l'impression que l'homme de Néanderthal était mon grand-père).
Nous sommes en 1519. Fernando de Magellan a envoyé paître le souverain du Portugal et s'est vendu à la couronne d'Espagne, à qui il a promis d'offrir un trésor : le clou de girofle, qui ne pousse à l'époque que sur l'archipel des Moluques, situé à l'est de l'Indonésie. L'affaire est de taille, car les pays occidentaux bénéficiant d'une ouverture vers la mer n'ont pas attendu longtemps, après que Christophe Colomb leur a signalé qu'un nouveau continent totalement vierge leur faisait les yeux doux un plus à l'ouest, pour se partager le globe. L'Espagne et le Portugal ont coupé la poire en deux (leurs rivaux du Nord faisaient sans doute la même chose au même moment, mais un mépris royal est toujours de bon aloi). Les Moluques sont pile-poil au milieu de la ligne de démarcation, ça promet une belle bataille de chiffonniers, mais pas de panique : Fernando va arranger le coup, et pour cela, il décide de trouver une route en "merritoire" espagnol - donc une route ouest vers les îles convoitées, ce qui revient à appareiller pour l'inconnu. L'Espagne lui octroie une flotte de cinq navires, de manière officielle donc bien documentée, en particulier en comptabilité parce qu'on ne rigolait pas avec l'argent public, à cette époque. Nous savons donc absolument tout sur ce que Magellan a fait embarquer sur ses cinq navires d'environ 60 pieds. Et dans le lot, ben il n'y a pas d'eau. Parce que l'eau, ça croupit, surtout si on en embarque pour plusieurs mois. Et donc, parmi les tonneaux de farine, de câpres et de vinaigre, on trouve un litre de vin par personne et par jour, prévus pour deux ans de voyage. Soit 173 000 litres de bibine, donc environ 34 mètres cubes par bateau. Ne me demandez pas comment tout ce bazar a été rangé dans les navires à moi qui ne sait pas où donner de la tête pour deux semaines de navigation avec Oop-pop-sh'bam (en revanche, une fois le carré ordonné, les coffres emplis et les couchettes préparées, je peux vous dire que je suis intraitable sur le rangement en cours de croisière).
On aura compris que le vin présentait le gros avantage de ne pas pourrir, permettant de ce fait une hydratation de l'équipage en limitant les risques septiques. Mais le bénéfice de sa consommation ne s'arrêtait pas là : les historiens évoquent aussi un avantage non négligeable pour le commandement, qui aurait résidé dans le fait que le vin mettait les marins dans un état propice au travail, car il était considéré comme énergisant (le fantasme perdure) et surtout permettait une sorte de soumission chimique aux dures règles de la marine.
J'ai un petit doute, quand même. Pour obtenir une soumission chimique de la part de gaillards tels que les matelots de Magellan, il fallait à mon avis plus d'un litre de vin par jour, et eût-ce été de la gnôle, l'état requis pour la soumission aurait été incompatible avec une harmonieuse vie à bord et le travail attendu. Toujours est-il que l'alcool en mer est demeuré une institution pendant quelques siècles, d'une part parce qu'il empêchait en partie le développement des maladies infectieuses (on l'a d'ailleurs fait macérer avec des plantes médicinales), d'autre part pour son effet nourrissant (dans le cas de la bière). Le grog est né de cette tradition, dans la Royal Navy, l'adjonction de citron permettant de lutter contre le scorbut. Je ne vous fais pas de dessin, les abus furent plus que fréquents et l'alcoolisme installé devint une calamité contre laquelle les pirates (pas fous) furent parmi les premiers à lutter, jusqu'à ce que des institutions comme la Royal Navy mette fin à la distribution de rhum à bord... en 1970.
Conclusion musicale (très à propos, mais pas très Metoo)

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