Mais c'est bien sûr ! Madame Poiteau n'ayant peut-être pas la vertu des femmes de marins avait négocié avec son époux deux mois maximum d'errance immobile. C'est fini, Bernard ! Au boulot, maintenant, il y a le lave-vaisselle à vider et le robinet de la baignoire à changer.
vendredi 24 janvier 2025
Mais où en est Bernard Poiteau ? (4)
jeudi 23 janvier 2025
Mais où en est Bernard Poiteau ? (3)
J'ai repris mes esprits. Les premiers skippers virtuels ne sont pas encore arrivés. Alors Bernard, c'est quoi cette arnaque ?
mercredi 22 janvier 2025
Mais où en est Bernard Poiteau ? (2)
Bernard Poiteau a terminé son Vendée Globe. Quand je pense qu'il n'était, dans le Pacifique, qu'à une journée devant moi, je me dis que j'ai sérieusement merdouillé dans l'hémisphère sud. Parce que je viens à peine de (re)passer l'équateur et que je navigue vers les Açores dont je ne dirai jamais assez de bien.
Bernard va pouvoir quitter son Corsaire fantassin, son Imoca virtuel Anticyclone (Molin-Molette), retrouver son épouse abandonnée sur les quais d'un port de la Haute-Loire et délaisser le Pilat, le temps d'une virée au bord de la mer, qui sait ?
mardi 21 janvier 2025
Petite orthophoniste, les chansons, Sertão.
Argyronète remonte tranquillement la côte brésilienne et va laisser au sud-sud-ouest les côtes du Sertão.
C'est l'occasion pour moi de me rappeler ma jeunesse folle d'il y a quinze ans. J'étais alors une jeune orthophoniste de 42 ans, et travaillais, le temps que mon planning de libérale s'emplisse, pour un service qui accueillait des patients en post-AVC. L'un d'eux était un monsieur encore jeune et très motivé. Il aimait la musique, et m'avait fait comprendre qu'il était un fan absolu de Bernard Lavilliers, dont il ne ratait les concerts sous aucun prétexte, et qu'il allait saluer systématiquement. Lavilliers l'appelait par son prénom.
Lavilliers, c'était mon premier concert, il était en pleine forme et sautait sur les baffles en pantalon de cuir moulant, c'étaient les enceintes de mon père à fond dans le salon et le souvenir de chœurs de folie, à tue-tête, en famille.
C'est ainsi que deux à trois fois par semaine, nous avons terminé les séances de rééducation par des chansons, et revu tout le répertoire de Pouvoirs, O Gringo !, Voleur de Feu... J'ai appris plus tard que les membres du personnel venaient régulièrement coller leur oreille à la porte de la chambre quand nous nous mettions à chanter.
J'ai quitté petit à petit le service pour me consacrer exclusivement à mon cabinet, et le patient, qui avait bien progressé, est parti terminer sa rééducation en centre spécialisé. J'espère qu'il va bien et qu'il a pu retourner serrer la main de Bernard Lavilliers à la fin de ses concerts. Peut-être lui a-t-il raconté que ses chansons ont fait partie de sa prise en charge orthophonique, et ont sans doute soutenu son moral. Je lui lance cette bouteille à la mer : cher patient, notre travail commun est un de mes plus jolis souvenirs, que je célèbre en passant virtuellement au large du Sertão, où un soleil ivre de rage tourne dans le ciel et dévore le paysage de terre et de sel.
lundi 20 janvier 2025
Aide-toi. Tout seul. Enfin, ça dépend où (1)
On a écrit des pages sur l'entraide légendaire des gens de mer (1). Il me faut apporter à ce postulat quelques nuances qui doivent tout à mon expérience et à la mise en œuvre de statistiques bayésiennes (je défie quiconque de mener une expérimentation avec golden standard sur cette épineuse question) tout à fait personnelles.
Comme les stat', tout le monde s'en balance - sans compter le fait que les mathématiques sont à la littérature (oui, j'ai de l'ambition) ce que je suis à la marine à voile - je décrirai ici quelques-unes des expériences que nous avons vécues avec ou sans Oop-pop-sh'bam, parce qu'avant de posséder notre moyen de déplacement, nous louions des voiliers avec des copains, jusqu'à ce qu'une journée funeste me fasse comprendre les liens entre le cerveau et le tube digestif, ma naupathie ayant alors déclenché une série d'hallucinations (j'avais après cela décidé de ne plus jamais aller en mer).
Nous avons beaucoup navigué sur la façade atlantique. Il nous est arrivé de devoir nous mettre à l'abri pour plusieurs jours en raison d'un coup de tabac. Dans ces circonstances, les ports sont des ports, c'est-à-dire des asiles pour les marins et leur embarcation. Il y a toujours moyen d'y caser un bateau supplémentaire ; on se retrouve à couple, triple, quadruple, peu importe, on se serre les coudes, on accueille, on aide. Les capitaineries excellent au Tetris. Le breton exilé en Méditerranée découvre une toute autre ambiance, sans pour autant oublier ses valeurs. Ainsi, lors de notre piteuse arrivée sans mât à Campo Moro, sous l'œil bovin de la population aquatique, ce furent des Bretons, qui avaient eu l'étrange idée de louer un catamaran (pour voir), qui mirent à l'eau leur annexe pour venir nous prêter main forte - les mêmes qui nous firent bon accueil lorsque le membre honoris causa du groupe Wagner menaça de nous envoyer par le fond, à Rondinara, suivez un peu, quoi.
Parmi mes souvenirs les plus cuisants, cette journée de mistral hallucinogène (j'ai vu des trottoirs dans les vagues) m'a définitivement fait comprendre l'esprit du plaisancier du sud. Je n'étais pas la seule à rendre tripes et boyaux sur le voilier que nous avions loué : le capitaine (mon mari, déjà, ce héros) avait donc décidé de nous abriter à Port Cros. La capitainerie ayant rejeté notre demande d'appontement, nous avions cherché un coffre, mais même dans des eaux bien plus calmes, nous avions été refoulé par les autres skippers, refusant de nous prendre à couple. Je leur dois de longues années de nauphobie, merci les gars.
Plus récemment, en Corse... (2)
(1) Je crois. Je n'ai pas tout lu non plus, hein.
(2) Le meilleur cliffhanger ever.
dimanche 19 janvier 2025
Fortunes de mer (3) : piraterie - mon opinel n°8 contre ton AK-47.
De toutes les fortunes de mer décrites par des générations de marins, y compris amateurs, l'acte de piraterie est sans doute celui qui apparaît le plus exotique. Je confesse préférer affronter une troupe d'orques de Gibraltar à des pirates malais ou des descendants énervés d'Henry de Monfreid (homo homini lupus est, et c'est pas avec de la cyclosporine que tu vas t'en tirer).
Qu'est-ce que les pirates viennent faire dans ce blog de plaisancier lambda, aux périples circum-métropolitains ? Eh bien il se trouve que nous avons une chance folle.
Après notre démâtage (voir les épisodes précédents), nous avons poursuivi notre navigation vers le sud. Au terme de quelques jours de mer (et de port, en raison d'un coup de tabac), nous avons passé une nuit enchanteresse aux îles Lavezzi (1), avant de décider d'aller mouiller à Rondinara. Rondinara est une anse ronde. Si, promis, et la preuve :
En bas, à droite, est blotti le restaurant d'Ange, où le marin passe une soirée pour laquelle il sacrifiera son livret A avec le sourire.
Mais avant, faut se garer.
Comme le laisse apparaître la photo ci-dessus, l'anse est peu profonde. Ce soir-là, il y a déjà pas mal de voiliers à l'ancre, mais le faible tirant d'eau d'Oop-pop-sh'bam et sa quille relevable nous permettent de nous approcher de la plage. Fiston et moi filons à l'avant avec l'ancre (le rafiot est démuni de baille à mouillage, et de toute manière le capitaine nous a équipé d'une ancre surdimensionnée. Parce que). Au moment de jeter l'ancre, je lui pose la question du moussaillon qui n'a rien appris en cinq ans de navigation : "combien je mets de chaîne ?" - comme si je ne voyais pas les crabes batifoler dans l'eau claire, trois mètres plus bas. Réponse, à voix de baryton projetée avec le coffre d'un Fischer-Diskau (cœur, cœur, licorne rose) : "y'a trois mètres, pas la peine d'en mettre quinze !". Bien reçu, j'en lâche dix pour la sécurité. Et nous voilà, moteur éteint, à apprécier la lente progression d'Oop-pop-sh'bam vers sa position de mouillage. C'est le début de la brise thermique, tout le monde bouge un peu et nous nous retrouvons plutôt très près d'un voilier de onze-douze mètres. Froncement de sourcils de mon mari qui prend en général de la marge pour éviter les emberlificotages nocturnes de chaînes, et qui va faire une reconnaissance sous-marine. Il remonte en râlant : le voisin clapote au bout de vingt-cinq mètres de chaîne. A ce moment-là, ledit sympathique voisin (on l'aime déjà) nous enjoint de but en blanc de nous en aller parce qu'on est trop près.
- Non, c'est vous qui êtes trop près. Il faut que vous repreniez de la chaîne.
- Vous foutez pas de moi ! Je vous ai bien entendu dire à votre femme de mettre quinze mètres ! Vous vous êtes mis trop près de moi avec autant de chaîne !
- Alors d'abord, on a mis ce qu'il fallait : trois mètres de fond, neuf mètres de chaîne. Et vous, vous en avez lâché au moins vingt-cinq, c'est n'importe quoi !
- Ouais, ben, j'ai pas envie de décrocher la nuit, moi ! Et vous me faites chier, si vous ne dégagez pas, je sors la kalach ! Vous allez voir ce que ça fait, une coque trouée !
J'ai une grande tendresse pour ma personne et pour l'intégrité de mon épiderme, indemne de trous, tatouages ou autres scarifications rituelles. Mais quand on agresse ma tribu (bateau inclus), je perds toute prudence, et pendant que mon mari rétorque je ne sais plus quoi au crypto-pirate de la Baltique, je lui envoie : "gros bateau, petit zizi ! Espèce d'abruti !", sur quoi mon fils, à la politesse perturbée par ce déferlement d'évidences proférées sans le filtre qu'il attend généralement (mais souvent en vain) de sa génitrice, me tire vers la poupe avec toute la force que lui permet son pacifisme et le respect filial. Mon mari finit par renoncer avec panache et assez de décibels pour informer tout Rondinara du fond de sa pensée "je m'en vais, mais pas parce que j'ai peur, parce que ça me fait bien chier de rester à côté d'un con". Et chtoc.
Nous allons donc mouiller à bonne distance (des balles), près d'un catamaran qui se trouve être celui de nos sauveurs-remâteurs bretons (je m'avise que je n'ai pas encore parlé de ces héros celtes, sotte que je suis ), dont l'accueil hilare nous réconforte.
Et ce soir-là, notre livret A...
(1) nuit gratuite à l'époque. Je précise que les îles Lavezzi ne sont enchanteresses que de 18h00 à 8h00 en période touristique.
