jeudi 13 novembre 2025

Polysémie douteuse (3)

L'Equipier, qui conserve sur Bula son âme de vétérinaire, m'a envoyé cette triste image.

Il a été impossible de réanimer la bête, même après
un massage cardio-respiratoire en bonne et due forme.

Aux béotiens, je signale que cet individu n'est en rien un albatros nain (Diomedea nanus, Zygiellus 2025) mais bel et bien un poisson volant, nommé pour la frime exocet (Exocœtidae, Risso 1827, mais il y a un paquet d'espèces avec des noms de genres à coucher dehors, Carl von Linné, notre maître incontesté en classification de tout et de rien, ayant décrit le premier en 1758).

Ce bel OVDI - objet volant désormais identifié - a sauvé plus d'un marin affamé (et plus d'un mousse qui lui traînait dans les pattes), et continue à émerveiller les gens de mer, tant est ravissant l'éclat de sa course argentée au ras des flots et surprenant le regard qu'il jette au matelot, sur le côté, de son œil proéminent.

L'identification de l'animal ne devrait donc plus vous poser de problème, la seule source de confusion possible étant la suivante (une petite photo vaut mieux qu'un long discours, dont acte) :

 

Ce spécimen chatoyant et muni d'ailes vole également
au ras des flots, mais attention, il n'est pas comestible.

 Un taxonomiste pervers a poussé le vice jusqu'à donner au modèle ci-dessus le même nom que notre charmant poisson volant, jetant le trouble dans les esprits. Comme Bula lors de sa future traversée de l'Atlantique (je viens d'apprendre à ma grande frustration que sa balise AIS ne sera activée que ponctuellement à partir du moment où il sera éloigné des côtes de plus de 60 milles nautiques), l'Exocet (avec une majuscule, je vous prie, car l'engin est l'œuvre de Dieu MBDA), qui frôle la surface de l'eau, est à peu près indétectable par les radars. Je souhaite à l'équipage de Bula de ne pas avoir la surprise d'en découvrir un exemplaire sur le pont un beau matin, et me félicite de cette transition providentielle vers une nouvelle série d'articles sur les dangers qui attendent les petits navires au cours de longues traversées, ohé, ohé.

 

mercredi 12 novembre 2025

Misères et infortunes des femmes de marins (5)

 J'évoquais dans un précédent article de cette série consacrée à mes condisciples, les femmes de marins, l'infidélité acquise ou supposée du coureur des mers pour qui, si l'on en croit Maurice Larrouy, les serments conjugaux s'envolent en fumée à une heure des côtes de France, ce qui est peu, surtout en pédalo.

Mais les filles à matelots sont loin d'être les principales responsables du virage moral de leurs fugaces michetons. L'amante véritable, celle qui tourneboule les esprits et arrache année après année le marin à la douceur du foyer et la blanquette de veau dominicale, c'est bien la mer (qui, comme chacun sait depuis 1983, prend l'homme, plutôt que le contraire). A ce sujet, Jean Richepin livra à la fin du XIXème siècle le poème dont voici un extrait, d'une éclatante lucidité (1).

Elle est plus vieille que la terre,
Elle a le corps flasque et flottant.
Elle râle. C’est un mystère,
Qu’étant pareille, on l’aime autant.
Elle est la grande inassouvie
Dont les désirs inapaisés
Au feu d’une éternelle envie
Renaissent de tous les baisers.
Elle a des balafres, des rides,
Les cheveux et les poils tout blancs.
On meurt sur ses tétons arides
Sans pouvoir engrosser ses flancs.
Elle est la vieille et folle gueuse
Qui raccroche les pubertés
Aux coups de sa croupe fougueuse,
Entre ses genoux écartés.
Elle est la gouge aux dents cruelles
Qui dévore tous ses amants,
Et dont la couche a pour ruelles
Des gouffres remplis d’ossements.
Quand, tout visqueux de sa peau glauque,
On sort épuisé de ses bras,
Elle vous dit d’une voix rauque
J’en veux’encor. Tu reviendras.
Et l’on revient à l’amoureuse
Malgré ses éreintants assauts
Qui vous font la poitrine creuse
Et qui vous démoellent les os.
Elle est plus vieille que la terre,
Et pourtant on l’aime encor mieux.
Jamais on ne se désaltère
De la jeunesse de ses yeux. […]

Et puis après ? Pourtant, je t’aime,
Ô vieille enjôleuse, et je veux
T’avoir malgré mon anathème,
Et me rouler dans tes cheveux.
Sur ce lit d’algue où tu te vautres,
Avec toi je veux me vautrer.
À mon tour, même après tant d’autres.
Je veux te prendre et t’éventrer.
Sûr que tu seras la plus forte,
Je veux te coucher sur les reins.
Tu me boiras aussi. Qu’importe,
Si d’abord sous moi je t’étreins !
Je veux ta chair enveloppante,
Tes baisers chatouillants et longs,
Ta caresse qui vous serpente
De la nuque jusqu’aux talons. 
Je veux sentir mon corps en flamme
Froidir entre tes seins visqueux ;
Je veux que mon être s’y pâme,
Et coule, et se fonde avec eux.
Je te veux, fantôme, chimère,
Corps fluide et tumultueux,
Ô maîtresse, ô mère, ô grand’mère,
Rêve d’un rut incestueux,
Ô divine génératrice
De qui tous nous sommes sortis,
Et qui nous rouvres ta matrice
Amoureuse de ses petits,
Ô vieille, vieille, d’où ruisselle
Toute jeunesse incessamment,
Vieille catin toujours pucelle
Dont l’homme est le fils et l’amant !

 Après ça, que dire, les frangines ? Même amarré dans les Vosges, donc à perpette du ressac le plus proche, le marin mari et marri repartira encore et encore. A son tropisme fanatique, vous n'aurez que deux réponses possibles, que (au même titre que mon avisée copine A.) j'expérimente tour à tour depuis les débuts de ma vie commune avec l'Equipier : regarder ailleurs pendant que votre junkie des flots bleus se fait la belle et poursuivre votre vie pépère, avec l'opportunité incroyable de vivre dans une maison enfin rangée, ou le suivre contre vents, marées et houle scélérate.

(1) Richepin J., « La vieille », La Mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1896, p. 217-279. Ce texte est classé X selon les critères du décret du 31 octobre 1975. Eloignez les petits enfants.

mardi 11 novembre 2025

Du coq à l'âne.

Certains d'entre mes incroyablement nombreux lecteurs se demandent quelle bizarrerie cognitive est à l'origine, dans les pages de ce blog, du passage de la migration des requins à l'anniversaire de mon Obersturmführer de coach préféré.
 
A y bien réfléchir, la réponse est à chercher il y a une quarantaine d'années, lors de mes années de classe préparatoire. Nous étions à l'époque supposés ingurgiter en une année (que la plupart d'entre nous redoublions) le programme complet d'un unique concours. La chimie organique représentait une grosse partie du programme. En fin d'année, un des exercices que nous infligeait notre remarquable et estimé (quelques années plus tard, parce qu'à l'époque, nous luttions avec brio contre un syndrome de Stockholm) professeur Philippe F., très précoce agrégé de physique-chimie, était la synthèse organique, qui prenait grosso modo l'allure suivante :
 
 
Il faut donc imaginer (je jure sur ma tête, à laquelle je tiens immodérément, que c'est la pure vérité), sur une feuille ronéotypée, au format A4 en mode portrait, une molécule en haut à gauche, une molécule en bas à droite, et pour aller de l'une à l'autre un nombre indécent d'étapes, auquel mon croquis est loin de rendre justice, avec à charge pour les représentants de l'élite de la France (et futurs châtreurs de matous) de remplir les cases vides à chacune de ces étapes, cases matérialisées ci-dessus par les points d'interrogation (molécules et catalyseurs). Philippe F. faisait son miel de ces synthèses organiques, qu'il pratiquait comme vous et moi une grille de mots fléchés ; mais le pire était que nous autres, élèves (sur)entraînés en un temps record, y parvenions également - et même : y avions pris goût (1). 
 
On ne sort pas indemne de deux années de ce régime. La preuve. 
 
(1) Eh oui, les jeunes, ils en avaient sous la pédale, vos parents. 
 

lundi 10 novembre 2025

Happy Birthday, Coach !

La route de Gibraltar au Cap Vert est prisée non seulement des voiliers mais également des requins, dont elle constitue une importante voie de migration. Mon mari me l'a vendue comme étant un passage hautement dangereux, au même titre que l'Amazone (et ses piranhas) ou le pont de Bergerac (et ses silures). En réalité, on est loin de la côte sud-africaine et des villégiatures des grands requins blancs, et encore plus loin de cet ouvrage de zoologie, à l'origine d'affligeants mais distrayants nanars.

  

 L'un d'entre eux (En eaux très troubles) gratifie le spectateur d'une mémorable scène d'apnée, au cours de laquelle Jason Statham (le nouveau Jean-Claude Van Damme) décide de faire une sortie de sa station sous-marine, quasiment en costard-cravate - parce qu'on a la classe ou on ne l'a pas -, et à 7000 mètres de profondeur. Afin d'éviter que ses sinus soient écrabouillés par la pression, il les remplit d'eau de mer (il est malin, Jason). Ça pique un peu, mais ça lui permet de circuler entre les requins préhistoriques et les krakens (qu'il dézingue dans la foulée) pendant une minute chrono en conservant un massif facial propice à la perpétuation de son rôle dans Mégalodon 3.

Cet exploit apnéique ravale les cascades de Tom Cruise au niveau de l'empilement de trois cubes par un gamin de deux ans normalement constitué, mais reste bien en deçà des activités habituelles du Professeur Mimichsud, personnage issu de mon cerveau malade fertile, chimère de Stéphane Mifsud et de mon actuel coach d'apnée, Michel Lervat, que je suspecte de mourir d'envie de figurer sur ce blog, et à qui je fais ce cadeau et rends hommage en ce jour de son 88ème anniversaire.

 

 

dimanche 9 novembre 2025

Leviathan, Kraken et autres bestioles (2)

Un de mes rêves est de rencontrer ce type-là :

 

Contrairement à ce que son air patibulaire laisse supposer, l'engin est inoffensif. Les plus observateurs auront d'ailleurs remarqué qu'il ne possède pas de dents. Le requin pèlerin (que les anglais nomment joliment "requin flâneur") est un filtreur de plancton, totalement inoffensif. Il est néanmoins le poisson le plus grand au monde après la sardine qui a obstrué le port de Marseille le requin-baleine, avec une longueur hors tout de 12 mètres, soit à peu près le double d'Oop-pop-sh'bam. La bête est intransportable avec l'extension B96 du permis de conduire.

L'avantage de l'observation du requin pèlerin est qu'elle peut avoir lieu le long des côtes de Bretagne, qu'il visite régulièrement de mai à juin. Mon rêve est donc accessible sans avoir à aller faire le guignol à l'autre bout du monde dans des eaux cataclysmiques ou sous les alizés (qui sont d'un convenu affligeant. Parlez-moi d'une bonne bise sibérienne, plutôt).

Mais bien sûr, il faut un peu de chance pour croiser ce placide géant. Si toutefois vous aviez cette bonne fortune, n'oubliez pas de remplir ce formulaire en ligne qui permettra aux scientifiques d'affiner le recensement de la population de requins pèlerins. Ceci s'adresse également à l'équipage de Bula, à condition que sa consommation d'éthanol plus ou moins frelaté au citron vert ne lui fasse pas trop prendre les vessies pour des lanternes.

samedi 8 novembre 2025

Polysémie douteuse (2)

 Bula fend les eaux, au portant, en direction du Cap Vert (décision collégiale de l'équipage, qui a décidé de voir du pays et des bistrots avant de se lancer dans la grande traversée). Tous les matins, je visite Marinetraffic.com et Windy pour faire un point sur l'avancée du bateau et son allure. Pour le moment, on est dans de la navigation alanguie, les seuls risques étant la collision nocturne et l'empannage intempestif. En me déplaçant sur Windy, j'ai également appris que des vents chauds allaient souffler sur novembre et que mes forêts se déplumeraient sous un ciel bleu. Chouette.

 Avant son départ des Canaries, l'équipage s'est étoffé de deux nouveaux membres, ce qui est une bonne nouvelle puisque les quarts de nuit s'en trouveront allégés. L'un des nouveaux matelots est une marinette un marin suisse. D. a un grand sourire sympathique et des quasi-compétences de voilier, ce qui porte à confusion (1). J'impose en ce qui la concerne le terme de voilière (Zygielle a parlé, fin de la discussion). 

Mais houlala, mince, mince, mince, voilà une femme au milieu de cinq hommes ! On s'est mutiné pour moins que ça, du temps de la marine à voile ! L'équipage ne risque-t-il pas un échauffement des sens, exacerbé par l'élément sauvage qu'il tente actuellement de dompter, comme le suggère la poésie flamboyante dans le style et glauque dans le fond, que j'ai découverte récemment et qui fera l'objet du prochain article de la série Misères et infortunes des femmes de marins ?

Eh bien non, parce que tous ces mâles sexagénaires cisgenrés messieurs savent se tenir, et que la littérature est formelle : pas touche à la femme, y compris embarquée, y compris matelote, terme dont le contexte nous apprend qu'il ne s'agit pas d'un plat d'anguilles tronçonnées et accommodées de vin rouge et d'oignons, délice indigérable au demeurant, mais bien de la femelle du matelot. 

Ainsi, parce qu'il est toujours utile de coucher sur le papier ou de graver dans la pierre les grands tabous de l'espèce, Henri Vincenot, (dont je n'ai lu aucun livre, mais Google permet de se targuer à bon compte d'un vernis de culture en quinze secondes chrono), écrivit en 1984 ce commandement du marin :

« La Femme, matelot, c’est le temple de l’humanité. C’est dans son ventre qu’un grain de ta semence, que tu ne verrais pas seulement à l’œil nu, même avec une lunette marine, se transforme en un être vivant, comme toi, qui sera un autre toi-même… Un temple comme ça, matelot, tu ne le profanes pas !… Ou alors tu deviens moins qu’une bête. »

« La Femme, matelot, c’est le temple de l’humanité. C’est dans son ventre qu’un grain de ta semence, que tu ne verrais pas seulement à l’œil nu, même avec une lunette marine, se transforme en un être vivant, comme toi, qui sera un autre toi-même… Un temple comme ça, matelot, tu ne le profanes pas !… Ou alors tu deviens moins qu’une bête. 

« La Femme, matelot, c’est le temple de l’humanité. C’est dans son ventre qu’un grain de ta semence, que tu ne verrais pas seulement à l’œil nu, même avec une lunette marine, se transforme en un être vivant, comme toi, qui sera un autre toi-même… Un temple comme ça, matelot, tu ne le profanes pas !… Ou alors tu deviens moins qu’une bê

« La Femme, matelot, c’est le temple de l’humanité. C’est dans son ventre qu’un grain de ta semence, que tu ne verrais pas seulement à l’œil nu, même avec une lunette marine, se transforme en un être vivant, comme toi, qui sera un autre toi-même… Un temple comme ça, matelot, tu ne le profanes pas !… Ou alors tu deviens moins qu’u

 (1) Un voilier, quand il s'agit d'un être humain, fabrique des voiles. 

vendredi 7 novembre 2025

Misères et infortunes des femmes de marins (4)

 Fin du suspense. Après la lecture de ces lignes, vous saurez tout sur la fantasmatique épouse du marin, restée à terre pendant qu'icelui se gondole de vague en vague (et yo-ho-ho, une bouteille de rhum).

Ouvrons les guillemets.

"Une silhouette courbée par le chagrin, postée sur le quai et le regard tourné vers les voiles qui déjà disparaissent au large, telle est la jeune épousée du marin, personnifiée pour l'éternité par la Paimpolaise (que voici).

 

Son cœur déjà brisé par l'absence paie le prix du doux égarement que lui causa quelques mois auparavant la peau salée du Korentin, sa tignasse blondie par les embruns et ses yeux aussi bleus que l'eau de l'atoll des Glénans (son utérus paie lui aussi le prix fort, car la femme de marin est aussi fertile que la terre qui la porte est aride). Korentin reviendra, la trouvera grosse de ses œuvres et s'en émouvra tant et tant qu'à son départ, sa femme portera un autre enfant en ses entrailles généreuses (et ainsi de suite, le futur de la marine se trouvant accroché à la mamelle nourricière à chaque nouvel adieu sur le musoir, ses frères et sœurs dans les basques de l'épouse).
Vaillante et dure à la tâche, la femme de marin nourrit hommes et bêtes, cultive son maigre lopin de terre lessivé par les tempêtes, et élève dans le culte de leur père les nombreux fruits de leurs amours morcelées. Très tôt, ses fils quitteront le foyer et embarqueront comme mousses sur le premier thonier venu ou une frégate de la Marine, réglant de ce fait le terrible problème de leur subsistance sur les sols ingrats que leur mère s'échine à cultiver. Les filles épouseront des marins afin de reproduire l'idyllique modèle du couple parental.
La femme de marin est fière. Elle ignore les goujats qui perfidement lui rappellent la tradition qui veut que dans chaque port, le marin ait une femme. Que savent-ils, ces rustauds plantés à jamais dans la glaise, de la vie de celui qui quitte épouse et enfants pour aller de quai en ponton, un jour ici, l'autre là-bas ? Comment pourrait-il, à chaque escale, entretenir une maisonnée, d'autres rejetons, d'autres femmes ? Le marin se garde de tels ennuis vit dans le souvenir lumineux de sa famille restée au pays : à peine sacrifie-t-il aux obligations de l'hygiène masculine en s'octroyant dès que nécessaire un coup de roulis avec une accorte serveuse d'un café de port ; mais celle-ci, avec ses pare-battages à l'étal sous la blouse échancrée et sa croupe ondoyant comme une houle de noroît, n'est pas une femme : c'est une créature.
Si le sort et les tempêtes s'acharnent sur son mari, la femme de marin deviendra (plus d'une fois) veuve. Elle se retirera dans sa douleur et vivra de l'admiration de ses pairs persuadés qu'elle a bien gagné son paradis. Mais souventes fois et si Dieu lui prête assistance, malgré l'opiniâtreté des éléments, le matelot reviendra de ses équipées au long cours en plus ou moins un morceau. Si elle a de la chance, la femme de marin verra donc son époux vieillissant débarquer entier, s'installer à demeure dans la maison qu'elle a tenue dans ce but et pour cet instant précis, s'accorder la meilleure place au coin du feu et, gauche pour tout ce qui n'est ni un guindeau, ni un chalut, renoncer peu à peu à mettre la main aux diverses pâtes qui assurent sa subsistance. Envahi par la nostalgie des créatures de la mer, il cédera aux mirages du chouchen, fera du lard, pestera contre sa femme qui du soir au matin s'agite en maugréant, et, au terme de quelques années de cette piètre vie de terrien, fera une crise d'apoplexie dont (le ciel soit loué) il réchappera. Son hémiplégie le clouera au lit pour le reste de son existence malheureusement abrégée un jour d'octobre par l'absorption d'une omelette aux champignons (que son épouse a toujours détestés).

Au soir de sa vie, la femme de marin est donc devenue ce fantôme aux habits sombres, qui habite désormais la maison de son dernier fils encore en vie et se venge sur sa belle-fille de l'amour qu'elle n'a pas reçu et de celui qui lui a été enlevé trop tôt. Elle est respectée de tous pour le destin tragique qu'elle a si stoïquement affronté. Sur la falaise, face à la mer, on l'entend parfois murmurer dans un soupir édenté le nom de Tanguy, qu'était notaire et bien épris d'elle, autrefois, du temps qu'ils étaient jeunes, mais Tanguy n'avait pas des yeux d'azur et sa peau, eh bien sa peau manquait de sel." (1)

(1) Aranée Z., Misères et infortunes des femmes de marins, chapitre 3,  éditions des Vaines Lettres, 623p

jeudi 6 novembre 2025

Mitsukurina owstoni (pour vous servir)

La découverte du requin-lutin (ou requin-gobelin, ce qui me semble plus adapté, ou encore de son joli nom scientifique Mitsukurina owstoni) m'a mise en émoi.

La bête tient de la pelle à tarte et du monstre d'Alien, dont elle a la mâchoire protractile, ce qui est d'une absolue traîtrise. Projetée en avant, cette mâchoire peut atteindre 9% de la longueur totale du corps (soit 40 cm pour un bestiau de 4m50). C'est un peu comme si votre chirurgien esthétique vous dotait de lèvres épaisses de 15 cm dans le sens dorso-ventral, ce qui ne serait rien comparé à l'ornement traditionnel des femmes Mursis de rang social élevé.

 
Une femme Mursis de haute caste. 

La pelle à tarte est truffée d'ampoules de Lorenzini, ce qui permet à mon nouvel ami de chasser dans les ténèbres des grandes profondeurs, plutôt tranquillement car l'animal semble particulièrement lent (il passe toute son énergie dans l'élan vital de sa mandibule). Je précise qu'aux profondeurs où il évolue, il risque peu de croiser un plongeur. Vous ne ferez donc que dans un musée risette à sa sympathique bobine,  empaillée pour l'occasion et l'éducation naturaliste de nous autres, pauvres terriens.

 
Vue plus explicite de l'appendice du requin-lutin.

mercredi 5 novembre 2025

Frimeurs !

 Ça frime dur sur Bula. La preuve : cet article sobrement intitulé d'un nihiliste "rien à dire". C'est du Cioran résumé. Et en-dessous, une oxymorique vidéo d'eau turquoise, transparente, diaprée, fendue par trois dauphins qui narguent l'étrave du navire.

Eh bien messieurs, l'objet de votre extase zoologique est du menu fretin comparé à Marius, mon dauphin à moi, avec qui j'ai expérimenté l'installation piagétienne de régularités. Le voici, le splendide Marius, qui m'a fait l'honneur de m'accompagner pendant trois heures au cours desquelles j'ai rivalisé d'imagination pour l'occuper et lui donner envie de rester aux côté d'Oop-pop-sh'bam :

 

Mais que nous raconte un grand dauphin solitaire ? Premièrement, qu'il a eu des malheurs dans l'existence. Il s'agit parfois d'un jeune dont la mère a été tuée, et qui vient chercher de l'attention auprès des humains. Parfois, c'est un individu malade. On peut même penser qu'il a été rejeté de son groupe pour des raisons qui nous échappent, mais le dauphin n'est pas à l'abri d'un comportement asocial. 

Bien sûr, tout le monde (y compris moi) meurt d'envie d'aller faire trempette avec le dauphin solitaire. Sachez toutefois que ce serait l'exposer à un risque de maladies, mais surtout exposer le nageur à quelques déconvenues, comme se prendre un ludique coup de rostre, expérimenter l'apnée à la gueuse sans gueuse ou vivre une tentative d'expérience zoophile. Tout est là.

mardi 4 novembre 2025

Léviathan, Kraken et autres bestioles

 Les orques et leurs divertissements inopportuns s'étant éloignés, Bula navigue paisiblement sans se douter des périls marins qui évoluent placidement sous ses coques.

Parmi les OFNI, certains sont plus identifiés que d'autres. C'est le cas de la môle - et non du môle, qui est supposé protéger le navire des colères de l'océan mais qu'il est possible de s'emplafonner comme n'importe quel platane, une nuit de beuverie sans lune. 

La môle, ou poisson-lune, est un poisson à peu près aussi improbable mais beaucoup plus fréquent que ce machin :

 

 Ceci est un requin-lutin. Ne me demandez pas à quoi sert
l'appendice qui surmonte son sourire espiègle, j'ai l'esprit
trop mal tourné pour vous donner une réponse décente.

 Voici une môle. Comment elle se déplace avec une queue pareille est un mystère pour moi. L'ayant déjà rencontrée, je sais qu'elle gigote un peu des nageoires (flop, flop, flop) dorsale et anale, mais imaginer qu'elle puisse, équipée de la sorte, plonger à 600 mètres de profondeur, relève de l'expérience de pensée.

  

  L'excentricité anatomique de la môle ne doit pas faire oublier sa physiologie délirante. La bête est championne du monde du lâcher d'œufs : jusqu'à 300 millions par ponte, ce qui est une stratégie coûteuse mais efficace pour s'assurer un minimum de descendance. Le terme de minimum s'applique également à la larve de l'animal, d'une taille de 2,5mm, alors que leur maman, gavée de 70 kg de méduses par jour, pèse en moyenne une tonne (le record du monde est de 2774 kg, pour un âge estimé de 20 ans). Cette même tonne se prélasse régulièrement au soleil ou au clair de lune, absolument n'importe où tant que l'eau n'est pas glacée, mais en particulier dans la zone où vogue actuellement le frêle esquif qui emporte mon mari vers Ténérife. Le côté rassurant de l'histoire, c'est que, contrairement aux orques, la môle ne fera pas exprès de défoncer la coque de Bula.

lundi 3 novembre 2025

Misères et infortunes des femmes de marins (3)

 La grecque Pénélope, reine d'Ithaque à la fidélité de campagnol et la patience d'épeire, reste une altière figure tutélaire de la femme de marin. Mais force est de constater que cette représentation s'est considérablement dégradée au fil des siècles.

 

Si les femmes de marins vivent le perpétuel paradoxe d’être des femmes définies par des hommes dont elles se passent (1), leur image dans l'esprit populaire est toutefois empreinte d'une netteté qualificative que je vous propose de convoquer sur-le-champ mais, en ce qui me concerne, dans un prochain article (ceci est un cliffhanger). Le quatrième volet de cette passionnante série sera la stricte expression de ce que mes lectures (et quelques années passées à élucubrer sur la question, faut avouer) ont imprimé en mon influençable caboche. Elles pourront être comparées à vos propres représentations (fumeuses), et bien sûr à la réalité des choses, dont vous trouverez un aperçu dans cet intéressant ouvrage en lecture libre... Mais ça reste bien plus drôle de se faire à ce sujet une idée totalement détachée de la trivialité des sciences humaines. 

(1) Bruneau J.-B., Femmes de marins, femmes de chagrins ? in Les femmes et la mer à l'époque moderne, pp 229-245, presses universitaires de Rennes, 2018, 266p.

dimanche 2 novembre 2025

Polysémie douteuse

 Une des lectrices de ce blog (coucou, copine !) est une navigatrice avertie. Elle a, dans nos jeunes années, eu la lourde tâche de seconder (vous pensez bien qu'il n'aurait jamais lâché ses prérogatives de Capitaine) aux commandes de divers voiliers cet être prodigieux...

... dont mon mari est l'incarnation, bien qu'il ait renoncé à la bouffarde
et jamais porté les cols roulés qui pourtant sublimeraient son look
et me libéreraient du repassage de chemises.

Jadis, mon amie et mon tout frais mari sont même partis ensemble en voyage de noces, NOS noces, mon Archibald d'époux ayant pris la mer pour fêter ça, pendant que je bossais ma thèse au coin du feu (et au mois de juin, youpi).

En répondant à un commentaire de notre copine voileuse, je me suis demandé comment on appelait une femme marin (à part "une femme marin"). Le web a la réponse. On dit "une marinette". Promis. Ce milieu de machos n'a rien trouvé mieux que le suffixe hypocoristique -ette, celui qu'on colle à l'auguste casque pour en faire un ridicule couvre-chef à visière, à la digne barque pour la transformer en biscuit, au flamboyant Olivier Giroud quand il passe d'un club à l'autre, à l'imposant camion pour le muer en utilitaire passe-partout, à la noix pour désigner la noisette ; bref, vous avez compris l'idée : on minimise le féminin par le féminin. 

Mais ce n'est pas le pire (accrochez-vous). Figurez vous que mes amies, mes sœurs, les membres du FCE France - traduction : l'association des Femmes Chefs d'Entreprise (dispensez-vous de remarques sur l'orthographe du mot "chef" dans ce contexte et celui d'un article sur la féminisation des noms communs, on s'en tape, c'est moi le chef) - ont attribué l'an dernier leur prix coup de cœur à la Marinette® que voici en fonction :


Loin de moi l'idée de vouer aux gémonies l'ustensile, dont le bénéfice est indéniable (1). Je suis moi-même équipée d'un Gogirl® dont j'ai déjà parlé. Mais pourquoi, Mesdames les conceptrices, l'affubler d'un nom pareil ?

Afin d'éviter le ridicule sur les pontons et au Peter's Café, la femme marin restera donc un marin. J'ai dit. 

(1) L'usage de la Marinette sur un bateau est toutefois soumis à controverse, les deux mains étant requises. On se rappellera l'adage qui veut que la majorité des marins retrouvés noyés le sont la braguette ouverte, alors que l'engin étant bien accroché, ils disposent encore d'une main pour s'accrocher au rafiot ; ce n'est donc pas pour envoyer à la baille l'équipière et son pisse-debout nécessitant les deux mains.

samedi 1 novembre 2025

Le savoir-vivre des îliens

 J'évoquais dans l'article précédent mon amour des îles, asiles du marin en détresse. Bula, après une descente épineuse vers le sud (j'en veux pour preuve cette image, ainsi qu'une vidéo fort houleuse visible sur le blog de Philippe), est arrivé hier à Lanzarote.

 

 A ce niveau de houle, je serais dans un état 
qui contraindrait l'équipage soit à me mettre au menu,
soit à faire de ma carcasse une offrande à Cthulhu.

 Le pouvoir évocateur du blog sus-cité est tel que je me sens obligée d'aller me requinquer en visionnant les photos des ports, des plages et des terres volcaniques de Lanzarote, qui n'ont, à ces latitudes, rien à voir avec celles, verdoyantes, des Açores. Ici, on est dans le zen, le minimalisme, le tout pelé que l'on ne trouve en France qu'au prix de ses jambes et de virées en haute montagne.

Mais il y a de la verdure quand même, et pas n'importe laquelle. Comme dans toute terre volcanique digne de ce nom pousse à Lanzarote notre bienfaitrice la vigne, dont le fruit est capable, moyennant quelques menues manipulations anthropiques (ce qui est presque un pléonasme), de faire oublier au quasi-cadavre de l'équipière le fait qu'elle revient d'un vaisseau aussi inhospitalier que le Nostromo (1).

C'est ainsi que s'offre au regard du touriste avisé (donc randonneur) le merveilleux et unique paysage de la Geria, avec ses murets de lave en fer à cheval embrassant les ceps de vigne pour les protéger des vents dominants.  

 

 Que ne ferait-on pas, pourvu qu'on ait l'ivresse...

 (1) Je m'attelle dès à présent à un article princeps qui mettra en évidence le fait que le film Alien (et son exhibition d'entrailles) soit purement et simplement une allégorie du mal de mer. 

 

vendredi 31 octobre 2025

Une île, c'est (souvent) stable

 L'équipage de Bula va s'étoffer une fois le navire amarré à Tenerife. Je ne chanterai jamais assez les louanges des îles, ces providentielles miettes de croûte terrestre semées sur l'océan comme autant de salvateurs petits cailloux blancs (1).

Ma méconnaissance des Canaries est abyssale : je furète donc sur le web pour étancher ma soif de culture ; et là, je tombe sur ce blog, empli de ce genre d'images (Betty et Guillaume, je me permets ces deux emprunts en rendant à César ce qui lui appartient. Vous m'avez presque fait oublier mon obsession du Mont Viso) :

 

Il s'agit du parc national du Teide (traduction : de l'enfer). Moi, l'enfer, ça me plaît : des cailloux, des cailloux et encore des cailloux, c'est ma définition des vacances parfaites.

Le Teide est un volcan actif, qui culmine à 3718m, ce qui en fait le plus haut sommet d'Espagne (oui, c'est de la triche). Sa situation insulaire est à l'origine de ce merveilleux phénomène vespéral :

 

A son coucher, le soleil projette 
l'ombre du volcan sur la mer et l'atmosphère.

Mon bilan carbone va subir un accroissement coupable dans les prochaines années.

(1) Aux fâcheux qui remarqueront que les cailloux, ça va, mais les miettes, on sait ce que ça a donné chez Perrault, je rétorque que je suis la maîtresse omnipotente des métaphores de ce blog et que je fais ce que je veux des divagations du grand Charles.

jeudi 30 octobre 2025

Deuxième conseil de lecture.

La partie suisse de l'équipage de Bula a succombé il y a quelques jours aux creux de 4 mètres (d'article en article, les creux de cette fatale journée se creusent : faut-il y voir les effets de la licence poétique, d'une suspecte imprécision mnésique, ou du tafia ?). Le couple a décidé de se refaire une santé dans ses montagnes, ce que je comprends d'autant mieux que mes vacances de cette année ont pour une fois ressemblé à ceci :

Benvenuto en Mordor.
Les milieux hostiles le sont plus ou moins,
selon les capacités d'amarinage de l'individu. 

 Les heureux rescapés du coup de tabac, titulaires d'otolithes impeccables (et donc sans aucun mérite), adressent à leurs coéquipiers l'expression de leur respect. Je n'ai jamais eu l'impression que mes quasi-évaginations stomacales sur Oop-pop-sh'bam suscitaient le respect du Capitaine, mais j'aime à penser que le fait que je retourne en mer année après année malgré mon incapacité à tolérer un support mouvant lui inspire un chouïa de ce noble sentiment. Ce serait la moindre des choses, quand on sait à quel point peut être désespérant le fait de rendre tripes et boyaux sans même avoir la consolation du souvenir d'agapes responsables d'une solide veisalgie.

Les lecteurs profanes dans l'art de la navigation et de ses effets physiologiques trouveront dès les premières pages de l'excellent livre de Jean-Philippe Jaworski (œuvre qui n'a pour seul défaut que d'avoir été écrite par par un nancéien) une description si rigoureuse de la symptomatologie de la naupathie qu'elle mériterait de figurer dans un recueil de sémiologie clinique.

 

 

mardi 28 octobre 2025

L'annonce faite à mari

 Mon chéri, si ton quart au milieu des IMOCA te laisse le temps de jeter un œil sur ce blog, sache que tu es désormais l'heureux époux d'une apnéiste brevetée (et que je ne compte pas m'arrêter là).
Bises hypercapniques.

Bula, ou les virements 2.0

Le blog de Philippe m'apporte son lot de sympathiques photographies et m'offre l'occasion de me rincer l'œil (énamouré) du verso dénudé de mon dos argenté attitré, saisi par l'objectif au moment du plongeon. Séquence nostalgie. 

Plus loin, je tombe sur un extrait du mode d'emploi du catamaran : 

"Un virement se définit par : remonter le charriot de bôme, déconnecter le pilote automatique, hurler d'une voix ferme parer à virer, changer le cap franchement environ +/- 80°, relacher l'écoute pour laisser passer l'autovireur, régler le génois avec l'écoute de foc et remettre le pilote une fois le cap et la vitesse retrouvé."

Je salue l'effort didactique de l'auteur, ce paragraphe ayant valeur d'édification des foules de béotiens ignorants de la polysémie et pour qui un virement correspond à un mouvement bancaire, généralement en faveur de l'URSSAF. Toutefois, cette définition me laisse perplexe, tant elle s'écarte de mon connu (je rappelle que mon connu est un plan Harlé de 6m20, tout droit sorti du chantier Mallard en 1979). Il y a bien quelques analogies, comme le fait que dans l'affaire, mon mari quelqu'un hurle "paré à virer" (je note que personne ne répond "parééééé" sur le même ton : à mon avis, le skipper a sérieusement maté l'équipage), ou encore qu'il faille remonter le chariot de bôme et régler le génois avec l'écoute de foc, mais le reste est plus ou moins de la science-fiction, en particulier l'autovireur. Un autovireur ? On m'avait caché ça ? Et ça ressemble à quoi ? A un vistemboir électronique à burette mobile ou à une honnête poulie ? Et tout ce monde-là navigue au pilote, au près, alors qu'Oop-pop-sh'bam ne connaît à cette allure qu'un barreur en chair et en os, l'écoute de grand-voile entre les dents, à l'ancienne. 

Je ne sais s'il faut se réjouir de ces améliorations techniques, qui finiront par amollir le marin en instillant en lui une aversion pour l'effort et le dépassement de soi. C'est comme ça qu'on est passé de gabier d'empointure à titilleur d'enrouleur de génois. Et donc de ceci : 

Où l'on admire le métier des hommes de la mer
et leur stupéfiante capacité à évoluer en trois dimensions, chaussés de sabots, 
sans trop se casser la gueule.

à cela :

 

 Voilà, quoi. Même pas mal. 
Tout se perd.

Sur ce, je vous laisse méditer et je retourne dans ma grotte activer le feu, nourrir mon chihuamouth et faire de jolis dessins sur les parois. 

lundi 27 octobre 2025

Quand le monde ne tourne pas rond

Samedi dernier, mon mari m'a annoncé que Bula allait être contraint de rester à quai pendant neuf jours, en raison de la météo hostile et de la disparition des alizés et que dans ces conditions, je risquerais de fêter Noël toute seule, ce qui à la fois me laisse de glace et, en tant qu'être social, m'étonnerait fort.

Mais... la disparition des alizés ? Ces vents immuables dont la direction est liée à la rotation de la Terre, qui ne l'est pas moins (1) ? Les complotistes avaient-ils raison ? La Terre, non seulement serait plate mais de surcroît sa rotation aurait été perturbée par l'effet exclusif ou cumulatif des manipulations génétiques, du courroux divin, de l'attraction fatale des comètes Lemmon et Swan, ou encore des expériences étatsuniennes chinoises de géo-ingénierie ? Le phénomène méritait une enquête approfondie, ce qu'Internet m'a permis de faire en 127 secondes.

Depuis la mi-octobre, les dépressions se succèdent sur l'Atlantique nord. L'une d'entre elles a d'ailleurs pris la forme d'une tempête, bêtement nommée Benjamin au lieu de Thorgal. J'ai déjà parlé du sens de rotation anti-horaire des dépressions de l'hémisphère nord. Celles qui s'établissent un peu au-dessus du tropique du cancer génèrent donc dans leur partie méridionale des vents qui soufflent de l'ouest vers l'est, en s'opposant de ce fait aux mollassons alizés, et en empêchant momentanément nos quatre écumeurs de bars à tapas des mers de rejoindre Ténériffe et d'y récupérer leurs nouveaux équipiers dans les temps.

Mais comme vous êtes tous des lecteurs attentifs malgré mes digressions, vous savez que Bula a repris la mer, comme le prouvait ce dimanche l'œil de Sauron MarineTraffic : 

 
 Bula, c'est le joli rond en plein milieu
(et sous le gros tas coloré, c'est Gibraltar).

(1) Le lecteur avide d'une science exacte se référera à cet article qui aborde la question passionnante de la force de Coriolis.

dimanche 26 octobre 2025

Oups.

Bula est au ponton à Gibraltar, à l'abri des vents contraires et des orques facétieuses. 

Cela tombe bien, car nos cousines éloignées, retournées à la vie aquatique pendant que nous peinions à nous redresser avec tous les inconvénients que cela comporte (entre autres : libérer la main et donc nous obliger à travailler, ou augmenter le volume de notre tête et faire obliquer notre bassin, et donc nous faire enfanter dans la douleur - nous les femmes, bien sûr, parce qu'en général, les emmerdes, ça tombe sur qui, hein ?), sont assez actives en ce moment. Il semblerait qu'elles se promènent actuellement au large du Portugal et aient le ventre plein, les efforts de la communauté scientifique pour reconstituer les effectifs de thon rouge ayant été couronnés de succès. En conséquence, le groupe atteignant sans difficulté le sommet de la pyramide de Maslow, elles cherchent à s'occuper et font des conneries, comme n'importe quel gamin en goguette. Sauf qu'un enfant curieux qui expérimente peut vous redécorer la cuisine en testant les effets de l'immersion d'un bonbon Menthos dans le Coca (la mienne -  de cuisine - en a subi les conséquences, je peux donc vous assurer que le geyser attendu n'est pas une légende urbaine), ou cramer la maison.

Et c'est là que ça devient triste, puisque nous avons appris hier que cette famille et son voilier vient de faire les frais du désœuvrement des orques de Gibraltar et a vu le 10 octobre dernier ses rêves de traversée atlantique brisés par nos delphinidés de compétition (en fait, reportés, parce que l'événement ne semble avoir traumatisé personne et que tout ce monde a décidé de reprendre la mer illico avec un autre bateau). Je suis de tout cœur avec ces gens, dont le calme, l'optimisme (et le contrat d'assurance) suscitent l'admiration, et avec Tifaré, leur voilier désormais au fond de l'océan, mais de tout cœur aussi avec les orques, car je crains de plus en plus que cette histoire ne finisse pour de bon à la kalach.

P.S. : aux dernières nouvelles, Bula a pris la mer et s'apprête à passer le détroit. Hardi, les gars !

 

samedi 25 octobre 2025

Or, que faire pour t'éviter ? (*)

  Ces derniers jours, j'ai admiré sur MarineTraffic la route de Bula, qui n'avait rien à envier à nos pérégrinations sur Oop-pop-sh'bam. Je rappelle que notre Start 6 (marin et vaillant) a une longueur de 6m20 et des capacités hauturières limitées par un défaut d'insubmersibilité, un manque d'équipement et l'oreille interne de son équipière attitrée.

L'explication du cabotage de Bula ne réside pas dans les beautés de la Costa del Sol mais doit tout à nos copines cabotines les orques (1)

En effet, l'espèce est protégée. Comme le loup. En substance : ce n'est pas parce que la bête t'embête qu'il faut que tu la zigouilles. Il a donc fallu trouver des parades inoffensives à sa sale manie de couler des bateaux. Le problème, avec les patous, c'est qu'ils nagent difficilement et sont comestibles. Fort heureusement, le behaviorisme est arrivé à la rescousse des plaisanciers.

Le behaviorisme (en français : comportementalisme) est le fruit du vaste cerveau de Burrhus Frederic Skinner. Ce type avait de fascinant le prénom, le crâne (qui donne envie de faire un D.U. de phrénologie), ainsi que la propension à passer le rasoir d'Ockham sur n'importe quel comportement. Appliquer la logique skinnérienne à toutes les conduites de tous les êtres vivants mènerait à estimer que le comportement abscons de ces trois-là n'est absolument pas le fruit de leur culture et de leur riche expérience personnelle, mais est strictement lié à l'absorption d'alcool, ce qui, convenons-en, est un peu léger : 

Les trois en question, pour mémoire.

Les scientifiques ont en effet répondu à l'épineuse question des orques par la science du comportement (là où Winchester et Beretta auraient résolu le problème par la technologie) : un comportement indésirable s'éteint s'il n'est pas renforcé. Les adeptes de l'éducation positive (ou leurs victimes collatérales) comprendront immédiatement : il faut ignorer les conduites inopportunes. Mais dans le cas précis, ça paraît un peu juste, les orques ne trouvant de plaisir qu'à démonter les navires tout en restant totalement insensibles aux encouragements éventuels des plaisanciers (qui peuvent être des cris de détresse ou des menaces de tirs de kalachnikov (2), mais ça, les orques l'ignorent).

Il a donc été conseillé aux skippers de naviguer dans la zone des vingt mètres de profondeur, peu fréquentée par les orques, afin d'éviter de leur donner l'occasion de s'amuser tout en espérant qu'elles finiraient par oublier leur petit jeu. J'ai un doute, parce que ces animaux ont une belle longévité et une sacrée mémoire, mais ça se tente. C'est là que ça devient drôle, car cette zone (des vingt mètres -concentrez-vous) est également très prisée des aquaculteurs espagnols. Pour ceux qui ne savent pas à quoi ressemble une ferme aquacole en eau de mer, sachez qu'il y a des drapeaux qu'on repère généralement (et surtout si on a omis d'étudier la carte) quand on a le nez et l'étrave dessus, et entre les drapeaux (avant les poissons), des cordages et des filets, bref, le gros foutoir pour un voilier.

Bien sûr, Skinner avait plus d'un tour dans son sac. Il avait également théorisé l'art de la fessée le renforcement négatif, qui est beaucoup plus intuitif que son contraire, le renforcement positif (c'est pourquoi flanquer une claque à un gamin qui abuse de notre patience est un acte réflexe contre lequel luttent vainement avec une constance qui force le respect les adeptes de l'éducation positive). Les occupants de Bula (qui sont, vu leur âge, des boomers élevés à la torgnole et aux heures de colle, noyant leurs souvenirs dans le Porto et ignorant tout de la psychologie positive) ont donc prévu pour éloigner les orques un bidon de gasoil (???), des pétards, une chaine de chantier (???) et un émetteur à ultra-sons. 

Je m'insurge contre cette débauche de moyens (dont certains méritent une explication), alors que l'arme absolue a embarqué à Bonifacio : le couple infernal formé par la guitalélé et le larynx de mon mari.

(*) Quand j'aurai touché le fond, je remonterai. Je fais bien sûr allusion aux titres lamentables de mes articles.

(1) Il paraît que je me plante et que les orques, ce sera plus loin. Mon erreur n'altère en rien la pertinence de cet article vachement chiadé. 

(2) Mince, non, ça, c'est en Corse.