Vous savez depuis peu comment débaptiser votre bateau sans risque de déclencher le courroux des divinités marines et vous retrouver victime d'années de scoumoune (vous l'auriez bien cherché). Mais j'ai omis la base : pour débaptiser la moindre embarcation, il faut qu'elle ait été baptisée, et ça, dans un monde de marins, ça ne se fait pas n'importe comment.
Voyons donc pourquoi, quand et comment baptiser un navire.
Le rite originel semble être grec. Dans l'Antiquité, pour s'attirer les bonnes grâces de Poséidon, on ne lésinait pas : un taureau était sacrifié et son sang répandu à la proue du bateau tout neuf, ce qui devait sérieusement attirer les requins. On prétend même que les Vikings utilisaient des sacrifices humains afin de plaire à Njörd. Les siècles passant et la marine se développant, cette coutume dispendieuse fut petit à petit remplacée par la projection de vin rouge. A ceux qui ont encore quelques notions de catéchèse, ce glissement du sang au fruit de la vigne et du travail des hommes rappellera quelque chose. De là à conclure que les vaches, les moutons et les petits enfants doivent beaucoup à l'alcoolisme des prêtres, il n'y a qu'un pas qu'on ne vous a pas demandé de franchir, non mais sans blague.
Nous voici donc à la grande époque de la marine à voile, qui fait force consommation de vin. Un proverbe consacre la chose : "un navire qui n'a pas goûté au vin goûtera au sang". C'est pour de telles balivernes que j'assiste depuis plusieurs semaines à ce genre de scène :
Où l'on constate que l'humain est sis
au second plan, derrière le symbole.
Arte, ma pourvoyeuse d'informations passionnantes, m'a à ce sujet appris plein de choses, mais ne nous écartons pas de notre sujet désormais théologique car le baptême du navire est alors devenu un usage chrétien et a valeur de bénédiction, sauf en Angleterre où est passée la Réforme. Vous allez reconnaître dans la cérémonie laïque anglaise le pragmatisme protestant : le navire tout frais sorti du chantier glisse lentement sur des rondins vers la mer ; à l'avant, un noble (sans doute l'armateur) muni d'une coupe de métal précieux emplie de vin rouge ne manque pas d'en boire un peu (faut pas gâcher, déjà qu'il a payé le bateau), puis le verse sur la proue et finit en lançant la coupe à la baille. Ça ne manque pas de classe, mais question économies ça se pose là. Les sujets d'Albion ont donc réfléchi et mis en place un filet afin de récupérer le contenant. Pour des raisons que j'ignore, comme des trous dans les mailles du filet, la dilapidation des héritages, le poids des impôts ou encore la mise à l'abri des richesses loin de la concupiscence du peuple, la coupe en or a peu à peu été remplacée par une bouteille en verre, attachée à un ruban, sans doute pour des considérations balistiques à moins que la récupération du goulot de la bouteille ait présenté un quelconque intérêt.
En France, où l'on sait à quel point est poussé le goût pour la prodigalité, le XVIIIème siècle consacre l'abandon du vin rouge pour le champagne. Et la transsubstantiation, alors, on s'assied dessus ? J'imagine que les grandes maisons de Champagne se sont saisies de l'occasion pour mettre en place les prémices de leur publicité éhontée, et que la symbolique n'a pas fait le poids face à Dom Pérignon. L'union des maisons de Champagne, très enthousiaste sur la question de la bénédiction des bateaux, nous apprend qu'un bon baptême doit impérativement comporter de la mousse.
Vu la tenue des participants, je doute que
mes propos ci-dessus soient bijectifs.
Si ça ne mousse pas, le mauvais œil planera sur le bateau, avec son cortège de désagréments. Nombre de bâtiments en auraient fait les frais, au rang desquels le Titanic (qui n'avait pas été baptisé au champagne : encore une histoire de rapiats, de mécréants ou les deux) et, skippé par de Kersauzon en 1980, Kriter IV, ce qui est un comble quand on connaît les activités de son sponsor. On utilise donc une litanie de petites astuces afin que la bouteille se fracasse dans les règles de l'art, comme la plomber ou en scier le goulot. Et, last but not least, ladite bouteille est toujours projetée par une femme, qui comme de bien entendu porte bonheur, mais uniquement sur terre.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire